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Through Her
Through Her (True Her) est une exposition (et un podcast) sur le thème de l’invisibilité, et plus particulièrement sur l’invisibilité du corps de la femme noire, considérée comme un groupe générique. Ce projet a été organisé par Anne Wetsi Mpoma et Pascale Obolo. Il a été soutenu et présenté au CCstrombeek.

Dates

Intialement
du 5.03 – 20.05.20
Reporté à cause de la crise du covid
du 08/01/2021 au 04/03/2021

Lieu

Espace d’exposition Cc Strombeek
Gemeenteplein 1
1853 Strombeek-Bever

Le projet part du constat que les femmes noires sont effacées de la sphère publique, et en même temps supprimées dans notre société capitaliste prédominante. Non seulement les femmes noires n’ont pas de voix, mais elles sont également considérées à travers un prisme qui les associe à une identité collective d’une part, et à une culture considérée comme inférieure et dont on ne parle que par clichés d’autre part. Partant de ce constat, la commissaire Anne Wetsi Mpoma a invité des artistes féminines (principalement) belges d’origine africaine à présenter des œuvres ancrées dans leur pratique artistique et pouvant servir de balises pour un nouveau regard sur leur histoire. Certaines de ces femmes artistes ont créé des œuvres lors d’une résidence de plusieurs semaines, d’autres ont choisi une œuvre existante pour l’exposition.

Anne Wetsi Mpoma :

“En tant que commissaire d’exposition, je me suis efforcée d’éclairer l’histoire collective par la formulation de questions ou par des histoires personnelles. Ces histoires explorent la manière dont elles sont transmises, ainsi que le concept d’héritage culturel et la culture supposée subalterne, dont nous, les femmes noires, sommes les héritières. Nous invoquons constamment le concept de créativité pour faire référence à la vitalité des artistes originaires du continent africain ou considérés comme des enfants de ce continent. Les œuvres d’art sont devenues des biens de consommation censés conférer un prestige social et une identité à ceux qui les possèdent. Dans un monde où tout devient à grande échelle, le marché de l’art est confronté à une demande d’originalité. Cette demande d’innovation est souvent satisfaite en cherchant “l’inspiration” en Afrique ou dans d’autres civilisations non-européennes, considérées comme “différentes”. Le risque ici est que “en étant constamment marginalisés, les artistes commencent à exploiter la stigmatisation d’une certaine identité en jouant avec leur “authenticité”. (…) Un tel point de vue peut montrer la capacité de l’artiste à bien évaluer la situation, mais le transforme en subalterne.” (Bruno Trentini dans L’authenticité postcoloniale des artistes : entre émancipation des Suds et voyeurisme économique de l’Occident, 2019).

Dans cette exposition, on ne vous ” vend ” ni la créativité ni l’authenticité. Ce que les artistes vous montrent, c’est leur humanité et leur dignité. Leur droit d’exister en tant que femmes et en tant qu’artistes à part entière. Le fil conducteur qui relie les œuvres sélectionnées est indépendant. Les œuvres représentent une réponse à l’effacement d’une catégorie entière d’artistes de l’histoire de l’art.

À l’heure où de nombreuses institutions artistiques se demandent comment féminiser leurs collections, la question des femmes artistes noires ou d’origine africaine ne semble toujours pas à l’ordre du jour. Pourtant, ces artistes existent bel et bien et sont bien vivantes ! En occupant l’espace du Centre culturel de Strombeek pendant deux mois, elles montrent comment elles résistent, ce en quoi elles croient, nous confrontent à leur propre histoire sur ce qui les anime. Ils utilisent différents matériaux qui s’inscrivent dans l’art contemporain ou actuel du 21ème siècle, leur âge varie de 19 à 50 ans et de plus, dans leur carrière, ils sont à différentes étapes et les questions qu’ils posent sont diverses. Mais toutes montrent leur vrai elle, leur vrai moi, sans accabler le visiteur d’un sentiment de culpabilité ni souligner à quel point la société s’est habituée à regarder “through her“.

Dès le début de ce projet, nous avons voulu réagir à la manière dont le corps de la femme noire est rendu invisible dans le contexte postcolonial de notre société. Comment survivre à l’effacement organisé et à la catégorisation comme appartenant à une culture subalterne ? Installations, installations audio, vidéo, multimédia, photographies, peintures sur toile, sur aluminium, sur papier, gravures, papiers découpés et lumière, archives et histoires familiales, mouvement, danse, changements chimiques par le feu, en rassemblant les choses d’une manière nouvelle : tels sont les moyens d’expression que ces femmes utilisent pour raconter leurs histoires. Chacune d’entre elles utilise l’image ou le son pour projeter vers l’extérieur son moi intérieur ou sa vision du monde.”

True her

Au Studio S, Debbie Engala du Collectif Nymphose (un collectif d’artistes d’origine africaine étudiant l’art à Bruxelles) opte pour une sorte de géométrie abstraite. Elle peint sur papier et ce qui compte pour elle, c’est surtout l’effet que produit l’objet et moins l’objet lui-même. Cela lui permet d’exprimer une émotion et de se concentrer sur l’accomplissement d’un geste et sur son obsession d’en laisser une trace.
Leïla Nsengiyumva (Collective Nymphosis) plonge dans ses souvenirs d’enfance à travers les archives photographiques de sa famille. Elle y découvre l’amour qui lie ses parents, ainsi que les collines de leur Rwanda natal, où elle-même n’est jamais allée. Elle reconstruit cet univers de rêve avec des broderies, des tapisseries et des photographies éditées.
Lauren Lizinde (Collective Nymphose) est la plus jeune du collectif et de tous les participants. Elle explore sa place dans la société et l’effacement de sa propre histoire au sein de son cercle familial avec un travail vidéo. Ses parents sont originaires du Rwanda, mais ne lui ont jamais parlé de son pays natal. La jeune femme cherche la raison de cette situation et comment elle peut trouver sa place dans la société.
Enfin, du Collectif Nymphose, Luna Mahoux présente son travail. Jeune éthiopienne, elle a grandi dans une famille blanche qui l’a adoptée à l’âge de trois ans. Avec une installation vidéo, Luna explore la féminité de la femme noire telle que propagée par les jeunes filles ou sur les réseaux sociaux comme Instagram. Sa recherche la confronte à l’image qu’elle a d’elle-même, à sa propre féminité et à son africanité. Qu’est-ce qu’une femme africaine ? Comment peut-elle intégrer tout ce qui s’y rapporte dans sa personne ?

En explorant la place du corps noir dans l’espace public ou intime, Agnès Lalau et Wata Kawatza réactualisent des pans entiers de l’histoire coloniale.
Par exemple, effacer une grand-mère congolaise de l’histoire familiale (Missbluu) ou disséquer le message du masque féminin Kifwebe (Nzete) rend visible la violence de la relation que les gouvernants-souverains ont créée lors de la rencontre de deux peuples. Le masque amène l’artiste à explorer comment des objets dits ethnographiques sont encore exposés aujourd’hui dans les institutions belges et européennes. Cet aspect est également abordé dans un film d’animation réalisé autour d’impressions de gravures sur bois sur papier calque au Shaba. Toute la violence du régime oppressif devient visible dans la verticalité des corps congolais qui y sont représentés. Missbluu est une installation vidéo dans laquelle émerge la silhouette d’une femme noire qui se déplace comme “une liane d’un hévéa congolais”. C’est à travers ce mouvement et ses recherches que l’artiste, comme elle le dit elle-même, a trouvé les mots et la guérison de l’histoire de sa famille.

Dans son installation vidéo Re-Narration Tutorial, Laura Nsengiyumva ne s’inspire pas simplement des archives. Elle utilise de vieux exemplaires du magazine de propagande nazi Signal (qui valent aujourd’hui beaucoup d’argent) pour créer un nouveau support papier. Elle a déchiré les magazines – un geste libérateur, selon elle – puis a transformé les lambeaux en une bouillie de papier. Elle y a appliqué les images d’un soldat congolais inconnu qui a combattu pour la Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale, et d’un personnage féminin qui symbolise l’effacement des Noirs de l’histoire du pays.

Asia Mireille Nyembo se demande combien de temps le corps des femmes noires continuera à plier sous le joug de la domination patriarcale et postcoloniale (How Much Longer !) Nyembo a une formation scientifique et s’est livrée à toutes sortes d’expériences chimiques sur des tissus. Elle en rend compte dans une installation multimédia à grande échelle. Insatisfaite de l’histoire du “wax africain” – un tissu imprimé présenté comme le symbole culturel des femmes africaines – elle brûle des lambeaux de tissu et les transforme jusqu’à ce qu’ils racontent leur propre histoire. “Il n’est plus question de laisser les autres parler à notre place”, dit-elle.

L’installation sonore de Rokia Bamba, Stigmate(s), rejoint cette idée. Quatre femmes d’origine africaine y répondent aux questions de l’artiste. Sa première question est d’indiquer leur nom et leur prénom. Pour la plupart des gens, la question de savoir quel est leur prénom semble particulièrement anodine, mais pour une femme belge d’origine africaine, cette question peut avoir une portée inattendue sur son identité : s’agit-il de son nom de baptême chrétien, de son prénom européen ou de son prénom congolais ? Le nom qui figure sur ses papiers d’identité ou le nom avec lequel les membres de sa famille s’adressent à elle ? Les conversations prennent progressivement un ton plus intime et plongent le visiteur dans un bain sonore.

Au rez-de-chaussée, on est à nouveau confronté au thème de la femme invisible dans l’univers de la photographe Hélène Amouzou, qui présente une série d’autoportraits. Amazou montre des photos de performances (2008-2011) qu’elle a mises en scène dans l’intimité de son grenier, à l’abri des regards indiscrets. C’était une manière pour elle de répondre à l’impératif de rester invisible car elle ne séjournait pas en Belgique de manière “régulière ou légale”. L’artiste attire ainsi l’attention sur les personnes que l’on désigne souvent par le terme sans-papiers : des personnes qui vivent dans la crainte constante d’être arrachées à leur quotidien lors d’un simple contrôle de police. La mise en scène des photographies joue avec les notions de présence et de transparence, que le photographe a subtilement capturées dans de petits formats qui obligent le visiteur à s’approcher et à regarder attentivement.

Le travail d’Odette Messager Watshini explore également la place du corps noir dans l’espace. Dans ses portraits intimes, elle fait le point sur les relations de pouvoir dans le contexte colonial et postcolonial. Tatu Mamu et Family Portrait (peintures respectivement sur toile et sur aluminium) montrent une jeune fille aux prises avec son histoire familiale, qui est directement liée à l’histoire des relations de pouvoir qui prévalaient sous le régime colonial. Nous sommes ainsi témoins de la manière dont un système de domination politique imprègne les relations intimes.

Dans le film Occupy Von Puttkammer (Part II), Pascale Obolo enquête sur les traces des anciens rapports de force coloniaux dans l’espace public – non pas en Belgique ou en France, comme c’est souvent le cas, mais au Cameroun. Pourquoi ce château – copie d’un château allemand – a-t-il été construit au début du XXe siècle au Cameroun, alors colonie de la puissante Allemagne ? Qui vit dans ce château aujourd’hui ? Pourquoi personne n’a jamais pensé à le démolir ?

Dissiper les mythes et les stéréotypes associés aux femmes noires dans la culture occidentale : c’est ce que Muhiba Botan entend faire avec son œuvre The Myth of the Other, une série de huit photographies. Avec ces photographies, elle dénonce les associations primitives que la propagande coloniale a concoctées pour justifier la domination sur les ressources locales et les corps des peuples colonisés. Le résultat est une transformation de son corps qui répond à la manière dont les femmes noires, réduites à une race, et les femmes blanches sont présentées dans les médias grand public.